Crise au Moyen-Orient : construire une économie souveraine post-pétrole

Le mercredi 8 avril, un cessez-le-feu a été décrété au Moyen-Orient. Un cessez-le-feu partiel, puisqu’il ne concerne pas le Liban, en proie à la folie meurtrière du gouvernement de Netanyahu, et évidemment fragile. 

Si le soulagement est réel, il pourrait être de courte durée. Surtout, ce cessez-le-feu partiel ne doit pas nous conduire à balayer d’un revers de la main ce que le blocage du détroit d’Ormuz a cruellement mis en lumière : nos dépendances énergétiques et leurs multiples conséquences.

Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, le conflit au Moyen-Orient nous rappelle à quel point notre modèle nous expose, et à quel point nous tardons à en sortir, alors même que ces crises énergétiques sont appelées à se répéter. 

Tensions sur les approvisionnements, flambée des prix, et, au bout de la chaîne, une facture toujours plus lourde : le scénario est connu et il fait mal. Pour des millions de nos concitoyen·nes, c’est une contrainte directe, brutale, dans leur vie quotidienne. 

Rappelons en effet que près d’un·e Français·e sur deux ne peut pas se passer de voiture. De nombreux ménages, souvent en logement collectif, restent également dépendants du chauffage au gaz. Les agriculteurs, eux, subissent à la fois la hausse du carburant et celle des engrais. 

Mais les indispensables mesures d’urgence à prendre pour protéger les Français doivent aussi s’accompagner d’une vision de moyen et long terme. Car on ne pourra pas éternellement mettre des pansements sur une hémorragie

Se désintoxiquer de l’or noir : un impératif social, écologique et géopolitique

Les annonces récentes du Gouvernement, notamment le chèque énergie et le plan de soutien sectoriel, ont tenté d’apporter des réponses “d’urgence” bien tardives à la hausse des prix de l’énergie, comme nous engagions le Premier ministre à le faire dans une lettre ouverte en date du 11 mars dernier avant une réunion sur le sujet à Matignon.

Mais ce n’est pas assez. L’élargissement du chèque énergie annoncé par le Premier ministre le 30 mars n’est qu’une correction partielle de ce dispositif, et ne répond pas à l’étendue du choc que représente la flambée des prix à la pompe pour de très nombreux Français. 

Rien n’a été fait pour encadrer les marges, comme cela avait été fait par décret par Michel Rocard en 1990 après la première guerre du Golfe. 

Enfin, l’idée de taxer les superprofits de Total pour financer les mesures d’urgence n’a même pas effleuré l’esprit du gouvernement, alors que les bénéfices des multinationales fossiles représentent 2,5 milliards d’euros pour le seul mois de mars 2026. C’est 1 milliard pour Total, qui a acheté des stocks au prix bas pour les revendre au prix fort. 

Plusieurs pays de l’Union Européenne ont appelé à cette taxation, mais pas la France. Il faut dire que dans notre pays, on ne demande pas de comptes au PDG de Total. Non, on préfère lui donner la Légion d’honneur. Il y a sans doute un lien. Qui sait ?

L’annonce (enfin !) par le gouvernement d’un plan d’électrification de l’économie visant à réduire notre dépendance aux énergies fossiles va, quant à elle, dans le sens d’une réponse plus structurelle, mais bien tardive. Cette évolution n’en est pas moins bienvenue : elle confirme la nécessité d’engager des transformations profondes que nous défendons de longue date.

Car oui, ce que nous vivons aujourd’hui, les écologistes le disent depuis des décennies : notre dépendance aux énergies fossiles est une impasse.

C’est une impasse sociale qui fragilise le pays au moindre choc. C’est une impasse environnementale qui dégrade les conditions d’habitabilité de la planète en alimentant le dérèglement climatique. C’est une impasse géopolitique qui nous met à la merci de régimes autoritaires.

Depuis 2022, nous avons remplacé le gaz russe par du gaz de schiste américain, donnant ainsi à l’Amérique de Trump un moyen de faire chanter l’Union européenne. Il est urgent de se dépêtrer de cette tenaille géostratégique dans laquelle nous sommes pris. 

Et pourtant, nous continuons à avancer trop lentement. Si le gouvernement français n’est évidemment pas responsable de cette guerre, il est largement coupable de ne pas avoir suffisamment préparé notre pays à ses conséquences

Les choix budgétaires de Gabriel Attal, Michel Barnier, François Bayrou et Sébastien Lecornu en témoignent. Réduire les moyens de MaPrimeRénov’, réduire le financement du  leasing social aux seuls Certificats d’Economie d’Energie ne pas faire des énergies renouvelables une priorité stratégique : ce sont des erreurs lourdes de conséquences pour notre pays et pour les Français. 

Investir aujourd’hui pour ne plus subir demain

Face à la crise que nous connaissons, et qui va perdurer au-delà du cessez-le-feu (si tant est qu’il tienne), il ne suffit pas de gérer l’urgence. Il faut se projeter et tirer les leçons d’une crise dont les effets vont continuer à se faire sentir dans les prochains mois, et qui se reproduira tôt ou tard. Nos faiblesses sont béantes, nous devons changer d’échelle pour entrer dans une ère de prospérité écologique.

Sortir de la crise suppose de construire une vision de long terme, que Les Écologistes exposeront prochainement dans un plan complet pour une économie souveraine post-pétrole. Cela implique de réorganiser en profondeur les piliers de notre économie - l’industrie, les transports, l’agriculture, le logement, mais aussi le numérique - pour les rendre aussi sobres que possible en énergie et en matière.

Illusoire ?

Il y a pourtant un consensus scientifique sur les chantiers à entreprendre : transformer les transports de personnes et de marchandises, rénover massivement les bâtiments et y déployer des solutions de chauffage bas carbone, développer de nouvelles filières industrielles fondées sur l’électricité, les chaleurs renouvelables, le réemploi et le recyclage, et faire évoluer nos modèles agricoles, notamment en matière d’élevage et de fertilisation des sols.

De même, il y a un consensus sur le coût et les bénéfices de ces chantiers : toutes les sources, de l’Institut Rousseau au rapport Pisani-Mahfouz de 2023, convergent sur le même ordre de grandeur : un besoin d’investissement net (public et privé) autour de 70 milliards par an d’ici 2030. 

Alors, par quoi commencer ? 

1. Accélérer le développement des énergies renouvelables

Les EnR reposent sur des ressources locales et gratuites. Une installation éolienne ou solaire peut produire pendant plus de 20 ans sans nécessité d’importation de combustible. Une éolienne permet ainsi d’éviter jusqu’à 3,5 fois sa valeur en importations sur sa durée de vie. 

Les EnR constituent aussi un levier industriel stratégique : l’Europe est déjà exportatrice nette d’éoliennes (2,3 Mds€ en 2024) et la France se positionne sur l’éolien en mer (plus de 900 M€ d’exportations). Accélérer leur déploiement est indispensable pour remplacer progressivement le gaz et le pétrole par une électricité produite localement, dans les transports, le bâtiment et l’industrie. 

2. Faire de l’électrification des usages, en particulier de la voiture électrique, une priorité stratégique

La France dépense près de 30 Mds€ par an pour importer du pétrole destiné aux transports. Accélérer l’électrification, notamment du parc automobile, permet de rapatrier cette dépense dans l’économie nationale, en s’appuyant sur une électricité largement décarbonée. Cela suppose de renforcer fortement le leasing social, en visant une offre d’au moins 100 000 véhicules électriques par an, produits en Europe, et en élargissant l’accès aux classes moyennes.

En parallèle, il est indispensable de réduire la dépendance à la voiture individuelle, en investissant massivement dans les transports collectifs et en rééquilibrant les politiques publiques, notamment par la remise en cause des niches fiscales brunes (en particulier dans le secteur aérien), au profit du ferroviaire. 

Le report modal vers le ferroviaire est un autre angle mort du gouvernement, qui pourrait s’inspirer d’autres pays européens. La Lituanie, notamment, a annoncé une division par deux du prix des billets de train pour une période de deux mois, afin de garantir des tarifs stables et accessibles à tous. Sur ce sujet comme sur d’autres, cette initiative montre qu’une action publique rapide, lisible et ambitieuse est possible.

Je regrette d’ailleurs que le “pass rail” évoqué par Emmanuel Macron ait disparu dans les limbes des promesses non tenues de ce quinquennat, tout comme l’engagement d’Elisabeth Borne d’investir 100 milliards d'euros d'ici 2040 pour améliorer le réseau ferroviaire français. Combien ont été réellement investi depuis cette annonce de février 2024 ? La « nouvelle donne ferroviaire » n’a de toute évidence pas fait long feu.

3. Accélérer massivement la rénovation thermique des logements

Le bâtiment reste un poste majeur de consommation d’énergie, encore largement dépendant du gaz et du fioul. Accélérer les rénovations performantes permet de réduire durablement les factures, en particulier pour les ménages modestes, et de diminuer notre dépendance aux énergies fossiles, alors que 4,2 millions de passoires thermiques subsistent.

C’est pourquoi nous avons dénoncé si fortement les coupes budgétaires successives sur le dispositif MaPrimeRénov’ des différents gouvernements d’Emmanuel Macron (–2 Mds€ en 2024 et 2025, –500 M€ en 2026). Dans un contexte déjà marqué par des retards (83 000 dossiers en attente) et une forte instabilité du dispositif, comment être plus à  contre-temps ? Rappelons qu’il a été estimé qu’un milliard de budget en moins, c’était 100 000 à 150 000 logements rénovés en moins par an, soit l’équivalent de toute la ville de Rennes ou de toute la ville de Lille, et autant de ménages qui restent piégés dans des passoires thermiques l’hiver, dans des bouilloires thermiques l’été, et dans la précarité énergétique avec des factures qui s’envolent.

4. Structurer une véritable politique de sobriété  

La sobriété est le levier le plus rapide et le moins coûteux pour réduire la facture énergétique de la France. Au-delà des gains immédiats, elle réduit structurellement les coûts de la transition en limitant les besoins en énergie et en équipements.

À titre d’exemple, les mesures permettant de réduire le besoin en véhicules personnels à la faveur de transport collectif ou de mobilités actives réduiraient efficacement le besoin d’importations, tant de pétrole que de véhicules. 

D’autres mesures évidentes s’imposent : il est urgent d’en finir avec la publicité lumineuse et numérique ou encore l’éclairage nocturne des bâtiments tertiaires et commerciaux. Vous connaissez également mon amour pour les SUV (non) et je ne vous parle même pas des jets privés…

La sobriété doit enfin se conjuguer avec  la  circularité (réemploi, recyclage), notamment pour les matières premières critiques. Le recyclage s’apparente à une production locale : il sécurise les approvisionnements et réduit les importations annuelles de matériaux comme l’aluminium, le fer ou le cuivre. Une économie circulaire pourrait ainsi diminuer ces importations d’au moins 42 Md€ d’ici 2040. 

Entrer dans une ère de prospérité écologique

Je l’ai dit précédemment : il faut mobiliser autour de 70 milliards d’investissement net par an en 2030, soit 2 à 3 % du PIB afin de financer la décarbonation de notre économie. Nous n’avons aucun autre choix. Après Poutine en 2022, Trump nous en a fourni une nouvelle preuve « par l’absurde ».

Le problème n’est pas l’absence d’argument, mais la structure de nos économies et de nos imaginaires politiques. On sait que le fossile nous enferme, mais dès qu’une crise survient, on revient à des solutions immédiates ; on subventionne, on retarde, on dérégule. Et on traite l’urgence en consolidant, paradoxalement, la dépendance.

Oui, la transition à opérer est un défi gigantesque mais c’est aussi une formidable opportunité, qui permettra à la France et à l’Europe d’offrir à nos enfants la preuve que la catastrophe climatique n’est en rien une fatalité. Notre pays pourra aussi acquérir un leadership éthique global, et un savoir-faire dans toutes les filières et les compétences décisives.

Faut-il abandonner cette opportunité à une dictature chinoise prétendument à l’avant-garde, dont l’économie, première émettrice mondiale de CO2, reste de bout en bout tributaire du charbon ?

L’échéance historique devant nous est comparable à celle qui a permis de construire l’Europe après 1945, autour d’un destin commun déjà fondé sur l’énergie (charbon et acier, atome, abondance agricole). Il nous faut maintenant réinventer cet horizon face aux défis de notre temps : l’urgence climatique et le piège de notre dépendance aux hydrocarbures.

Dans un monde instable, l’écologie n’est pas une option. C’est un levier de souveraineté.

Un levier pour notre autonomie. Un levier pour notre santé. Un levier pour notre pouvoir d’achat.

La France est, dit-on, le pays des lumières : il est temps de changer l’ampoule ! 

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