Pour un nouveau pacte agricole

Je me suis rendue hier à Bourg-en-Bresse à l’invitation des Jeunes Agriculteurs qui y organisaient leur congrès national. L’occasion de partager avec elles et eux la vision que je porte pour la jeunesse agricole. Une jeunesse inquiète, et à raison.

Car les paysans ont subi le plus grand plan social des 50 dernières années, contribuant au passage à vider nos campagnes. Le nombre d’exploitations est ainsi passé de 1,6 million en 1970 à 389 000 en 2020. Dans le même laps de temps ou presque (40 ans), le nombre d'oiseaux des champs a chuté de près de 60% en Europe.

La cause est commune et connue : notre modèle agricole ne fonctionne plus. 

Les gouvernements et les exécutifs européens ont choisi une agriculture productiviste, essentiellement à vocation d’export. Une agriculture ruinant des centaines de milliers de paysans et de fermes en Europe, et qui détruit les sols, la faune et notre santé, au profit de l’agro-industrie et des grandes exploitations. Résultat : la France a par exemple perdu 100 000 agriculteurs et agricultrices entre 2010 et 2020. 

Près de cinq millions d’hectares, soit 1/5e de la surface agricole actuelle, devraient changer de main d’ici à 2030. A l’aune de ce renouvellement de génération, le virage de la transition ne doit pas être manqué. Nous devons changer de modèle, dans le cadre d’un nouveau pacte agricole entre l’Etat et les paysan.nes, permettant une transition accompagnée et juste vers l’agroécologie.

Au lieu de quoi, la Loi d’urgence agricole qui vient d’être adoptée par l’Assemblée nationale, ne répond en aucune manière aux problématiques centrales auxquelles sont confrontés les agriculteurs et l’agriculture française : la rémunération, le prix et l’accès au foncier, l’adaptation au changement climatique, les contraintes administratives, les accords de libre-échange de l’Union européenne qui crée une concurrence déloyale entre agriculteurs. Cette loi risque au contraire d’accompagner la baisse du nombre de fermes, de favoriser l’agrandissement et l’intensification des pratiques, tout en dessinant un modèle agricole qui n’est en rien attractif pour les jeunes. 

Le revenu des agriculteurs doit être la priorité des politiques publiques agricoles 

En répondant une nouvelle fois aux desiderata de l’agrobusiness, le gouvernement passe à côté du sujet. Car le premier enjeu pour l’avenir de notre agriculture, c’est le revenu des agricultrices et des agriculteurs. Et cela se résume en une formule simple: « Le travail doit payer. » Près d’1 agriculteur sur 5 a des revenus sous le seuil de pauvreté. Ce n’est pas acceptable !

On dit souvent que les agriculteurs sont des chefs d’entreprise. C’est vrai. Mais ce sont des chefs d’entreprise confrontés à des dépendances et des donneurs d’ordre tels qu’ils ne décident pas, le plus souvent, du prix de vente de ce qu’ils produisent.

Il y a donc un enjeu simple à mettre en œuvre : les agriculteurs, c'est-à-dire celles et ceux qui travaillent la terre, doivent reprendre le contrôle sur l’agriculture. Car aujourd’hui, ce sont ceux qui vivent du travail des agriculteurs qui ont le pouvoir sur la filière. 

Un chiffre, mis en lumière par le rapport parlementaire de la sénatrice écologiste Antoinette Guhl sur les marges des industriels et de la grande distribution, résume tout : quand un français achète 100€ de nourriture, seulement 8€ reviennent aux agriculteurs. Tant que ce chiffre en restera là, ce n’est pas la peine de parler d’avenir pour l’agriculture, ou de renouvellement des générations. Un autre chiffre permet de prendre la mesure de la catastrophe : quand un agriculteur vendait pour 100 € de produits agricoles en 1990, il conservait 23€, en 2022 ce n’est plus que 16€ parce que les dépenses d’intrants et d’investissements ont beaucoup augmenté.

Négociations commerciales déséquilibrées au profit de l’agroalimentaire et de la grande distribution, concurrence de produits provenant de pays moins-disant sur les plans social, environnemental et sanitaire, manque d’outils de régulations des marchés, absence de reconnaissance des externalités positives générées par les systèmes vertueux, iniquité dans la répartition des aides de la PAC… La faiblesse du revenu des paysans et paysannes est multifactorielle et doit être la priorité des politiques publiques agricoles.

Ce n’est pour l’instant que celle des écologistes. La députée Marie Pochon a notamment fait voter une proposition de loi qui prévoit l'instauration de prix planchers sur les matières agricoles pour garantir un revenu digne aux agriculteurs (revenu minimum équivalent à 2 Smic).

Au-delà d’un fort enjeu de justice sociale à rémunérer celles et ceux qui nous nourrissent, cette question est aussi au cœur des enjeux de transition agroécologique : sans revenu satisfaisant, les marges de manœuvre des agriculteurs et agricultrices pour évoluer vers des pratiques vertueuses sont, de fait, limitées. De même, il est impossible d’assurer le renouvellement des générations, dans un métier qui ne garantit pas un revenu décent.

L’enjeu est pourtant immense au regard du nombre d’agriculteurs qui vont partir en retraite dans les prochaines années (plus de la moitié des fermes sont gérées par une personne de plus de 55 ans !).

Mais pour s’installer, il faut d’une part y avoir un intérêt et d’autre part en avoir la possibilité. 

Sur le fait d’y avoir intérêt, d’abord : l’agriculture, c’est un métier passion, oui, mais il faut des revenus et des conditions de travail dignes. C’est pourquoi je pense qu’outre l’instauration de prix planchers, il faut renforcer les dispositifs de remplacement et faciliter leur accès car s’installer doit aussi rimer avec le droit aux congés, une parentalité apaisée et le fait de se sentir sécurisé en cas de maladie.

Ensuite, sur la possibilité de s’installer : il faut préserver le foncier agricole et le partager mais  aussi adapter les aides à l’installation aux nouveaux profils. Nous proposons par exemple la mise en place d’une Dotation Nouvel Agriculteur sans critère d’âge, en complément de la Dotation Jeune Agriculteur.

Les traités de libre-échange : une menace pour notre souveraineté alimentaire

Un autre enjeu est celui de l’autonomie ou de la souveraineté alimentaire.

Dans un monde de plus en plus aux prises avec des crises géopolitique et de défense, la sécurité alimentaire est un enjeu fondamental. Et cette priorité est incompatible avec la logique des traités de libre échange. Elle est aussi incompatible avec des campagnes vides. Et pour qu’il y ait des paysans, il faut notamment que des jeunes aient un intérêt et la possibilité d’investir.

On ne peut pas continuer à déplorer les effets dont on chérit les causes. En exposant notre agriculture à une concurrence déloyale, nous ne fragilisons pas seulement les agriculteurs, nous sapons l’un des piliers de notre souveraineté.

Pendant que la droite et l’extrême droite votent au Parlement européen pour les accords de libre-échange, les députés écologistes se battent pour sortir notre agriculture d’une compétition internationale dans laquelle est est devenue une variable d’ajustement. 

Nous ne voulons pas d’une agriculture où la rentabilité prime sur le bien-être des travailleurs et la protection du vivant. Nous ne voulons pas voir nos éleveurs familiaux disparaître pour faire entrer du bœuf brésilien ou du poulet thaïlandais en France.

Au même titre qu’il existe une exception culturelle qui préserve les bases de la création et de la diffusion culturelle, je plaide pour une exception agricole qui assume de faire de ce secteur stratégique un domaine protégé des logiques du libre échange.

Il n’y aura pas de transition écologique sans les agriculteurs

Les agriculteurs sont en première ligne face aux conséquences du réchauffement climatique et à l'effondrement de la biodiversité. Ils subissent déjà les conséquences des inondations, des sécheresses et des fortes chaleurs sur les rendements, la santé animale et la qualité des produits. Ils sont aussi les premières victimes de l’utilisation massive de pesticides dans l’agriculture française. 

Pour autant, les enjeux écologiques, qui sont fondamentaux pour l’avenir de l’agriculture mais aussi pour l’avenir de l’humanité, ne peuvent pas être uniquement portés par les agriculteurs. 

L’évolution du modèle actuel vers l’agro-écologie doit être conditionnée à une garantie de revenus sur 3 ans et à la généralisation de la rémunération des paiements pour services environnementaux (prairie permanente maintenue, zone humide restaurée, bandes fleuries en bordure de cultures, haies bocagères replantées, etc.) pour que la prise en compte de l’environnement ne soit pas une charge mais un gain à la fois collectif mais aussi pour les fermes. 

Je dirais même, parce que c’est un gain pour le collectif, le collectif doit rétribuer celles et ceux qui permettent par leur travail cette préservation de notre environnement et notre santé. Et ils sont nombreux à vouloir engager cette transition, notamment parmi les jeunes.

La clé du changement est là, dans cette génération qui vient. Nous ne pourrons pas faire une transition profonde du modèle agricole sans des paysans et paysannes nombreux·ses et valorisé·es, économiquement et socialement. 

Une agriculture vivante, pour des territoires vivants

Enfin, le lien entre l’activité agricole et les territoires ruraux est pour moi fondamental. 

Derrière la question agricole, il y a une question plus large encore : quelle ruralité voulons-nous ? Une ruralité où les fermes disparaissent progressivement, remplacées par toujours plus de capital, d'automatisation et de concentration ?

Ou une ruralité vivante, avec des exploitations nombreuses, des écoles, des commerces, des services publics, des associations et de l'emploi ?

La campagne ne doit pas être seulement, pour les décideurs politiques, un lieu de production. Car c’est avant tout un lieu de vie, d’activités diverses, de culture, de terroir, de rencontres. Or, aujourd’hui, le sentiment est fort d’une double relégation, d’un double mépris, à la fois vis-à -vis de l’activité agricole mais aussi à l’encontre des territoires ruraux.

C'est pourquoi défendre les services publics ruraux, l'accès au logement, à la santé, aux transports ou à la formation, ce n'est pas un sujet périphérique : c'est une politique agricole à part entière.

J’en suis convaincue : la politique est aussi affaire d’histoire et de géographie. Elle est un entremêlement de parcours, de terroirs, de solidarités, d’échanges. Et cela implique de la considération vis-à-vis de tous les territoires et vis-à-vis de celles et ceux qui y vivent et y travaillent.

Tel est notre rôle en tant qu’écologistes : protéger celles et ceux qui nous nourrissent et prennent soin de la nature. Telle est notre ambition : leur proposer un nouveau pacte agricole pour changer ensemble les règles du jeu. Car il n’y aura pas de transition écologique sans les agriculteurs et agricultrices, mais il n’y aura pas non plus d’agriculture sans préservation des sols, de l’eau, de la biodiversité et sans faire face aux conséquences du réchauffement climatique.

Voici donc ma promesse à la génération qui vient et qui ne pourra plus tout continuer comme avant : nous, Écologistes, serons à vos côtés, pour vous accompagner vers un nouveau modèle, qui prend autant soin de la nature que de ses agriculteurs et agricultrices.

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