Adapter le droit du travail au dérèglement climatique
Le 1er mai, c’est un jour pour se retrouver, pour se souvenir que les droits des travailleur·ses n’ont jamais été donnés mais qu’ils ont été conquis. Arrachés, souvent. Et parfois au prix fort. Derrière les congés payés, la réduction du temps de travail, la protection contre les accidents, il y a des luttes, des gens qui se sont levés pour dire simplement : notre travail doit être digne et nous permettre de vivre dignement. C’est cette histoire-là qu’on célèbre. Pas par nostalgie, mais parce qu’elle nous oblige.
Une obligation que tout le monde ne partage pas. Ni l'extrême droite, ni les macronistes, ni LR ne battront le pavé à nos côtés. En réalité, cette journée raconte une histoire qui les dérange.
Là où nous voyons des conquêtes sociales, ils voient des freins. Là où nous voyons des protections, ils voient des coûts. Cette année encore, le camp réactionnaire a essayé de déplacer le débat, allant jusqu’à suggérer que le 1er mai ne soit plus férié. Comme si toute cette histoire ne comptait plus, comme si on pouvait effacer ce que des générations ont construit.
Mais leurs attaques ne visent pas que des symboles. Leur politique fragilise concrètement celles et ceux qui travaillent : assurance chômage durcie, retraites repoussées, précarité installée. Les digues cèdent, lentement mais sûrement. Et ce sont toujours les mêmes qui prennent la vague en premier.
Protéger dans un monde qui bascule
La gauche et les écologistes font le choix inverse : reconstruire ces protections, les renforcer, les adapter. Car le modèle hérité des Trente Glorieuses, fondé sur l’idée d’une croissance infinie, a atteint ses limites. L’économie du XXIe siècle est une économie contrainte par les ressources - et nos protections doivent être à la hauteur de cette réalité.
Et aujourd’hui, le monde du travail est en train de changer sous l’effet du dérèglement climatique. Les canicules, les inondations, la pollution, les maladies professionnelles liées à l’environnement - tout cela redéfinit les risques.
En France, près de 4 personnes sur 10 sont déjà exposé·es aux chaleurs extrêmes sur leur lieu de travail. Et jusqu’à 100.000 cancers diagnostiqués en 2023 seraient liés à des expositions professionnelles. On ne peut pas regarder ces chiffres et continuer comme avant.
Ce que cela dit, au fond, c’est qu’on a trop longtemps séparé les combats. Le droit des travailleur·ses d’un côté, l’écologie de l’autre. Mais si on avait mieux protégé les mineurs contre la silicose, on aurait aussi interrogé notre dépendance au charbon. Si on avait mieux protégé les ouvriers agricoles, on n’aurait pas laissé faire des scandales comme celui du chlordécone en Guadeloupe et en Martinique. Il n’y aura pas de bifurcation écologique sans les travailleur·ses, ni contre eux.
Alors oui, comme en 1945, il faut repenser ce que signifie “protéger”. Réparer, mais aussi prévenir. Et finalement porter une conception de la sécurité qui ne se limite pas à l’ordre public, mais qui inclut la capacité à vivre et travailler dans un monde qui ne nous rend pas malade. Parce qu’un pays qui prend soin de son système social est un pays plus sûr - au sens plein du terme.
Cela suppose d’adapter notre droit du travail. Pas à la marge. Pas à coups de rustines. Mais en assumant que le climat est désormais une condition de travail à part entière.
Prenons un exemple très concret : la chaleur. Aujourd’hui, 36 % des travailleur·ses en France sont déjà exposé·es à des épisodes de chaleur intense. Sur les chantiers, dans les entrepôts, mais aussi dans des bureaux mal isolés. Et pourtant, malgré le décret de 2025 sur les épisodes de chaleur intense, notre droit reste insuffisamment protecteur (1) : aucun seuil clair, aucune règle automatique, aucune protection réellement opposable. Ce n’est plus tenable.
Nous avons besoin de règles simples, lisibles et protectrices. À mesure que les températures et les niveaux de vigilance météorologique augmentent, les obligations des employeur·ses doivent devenir plus strictes. Quand le niveau 4 de vigilance s’active, l’activité s’arrête. Avant d’en arriver là, le temps de travail doit être aménagé et des temps de pause rendus obligatoires, sans perte de salaire.
Dans d’autres pays méditerranéens, ces règles existent déjà. La France est en retard.
Le congé climatique : à réalité nouvelle, droit nouveau
Et puis il y a une autre réalité, encore trop peu prise en compte : celle des événements climatiques extrêmes. Inondations, canicules, incendies, tempêtes… Plus de 6 Français·es sur 10 sont fortement exposé·es à ces risques climatiques. Ce qui relevait hier de l’exception est en train de devenir la norme.
Je pense notamment au Pas-de-Calais - le territoire où j’ai grandi, où j’habite et que les inondations ont durement frappé à la fin de l’année 2023. Des routes coupées, des maisons touchées, des écoles fermées. Et des parents contraints de poser des congés pour gérer l’urgence, trouver des solutions pour faire garder leurs enfants, réparer, s’organiser. Comme si tout cela relevait d’une affaire individuelle. Comme si chacun devait se débrouiller seul face à une crise pourtant profondément collective, politique. Là encore, ce n’est pas juste.
C’est pourquoi je propose la création d’un congé climatique de cinq jours par an. Un droit pour permettre à celles et ceux qui ne peuvent pas télétravailler de ne pas se rendre au travail tout en étant indemnisé·es lorsque les autorités publiques recommandent ou imposent des restrictions liées à un événement climatique.
Si vos transports sont bloqués par une inondation, si l’école de vos enfants est fermée à cause d’une alerte météo, si votre territoire est touché par une canicule extrême ou un incendie, vous devez pouvoir faire face sans être pénalisé.
C’est une mesure de bon sens. Car les chiffres sont sans appel : depuis 1900, la France est le pays européen le plus touché par les catastrophes naturelles graves et leur fréquence s’accélère fortement. Autrement dit, le congé climatique n’est pas une anticipation abstraite. C’est une réponse à une réalité que nous connaissons déjà.
Et ce n’est pas une idée isolée : des dispositifs comparables existent déjà, notamment en Espagne où des congés payés climatiques ont été mis en œuvre en 2024. Je m’y rendrai d’ailleurs prochainement pour échanger avec la Ministre du travail Yolanda Díaz sur les adaptations mises en place face au réchauffement climatique, et voir comment nous pouvons nous en inspirer.
Une sécurité sociale écologique comme horizon
Enfin, il y a un autre chantier, essentiel : redonner du pouvoir aux salarié·es dans les choix qui engagent notre avenir. Leur permettre de peser sur les décisions qui ont un impact écologique. Leur donner des droits nouveaux, comme une forme de clause de conscience ou un droit de veto via leurs représentant·es. Parce que la transition ne se décrète pas d’en haut, mais avec celles et ceux qui font tourner le pays. Ces mesures et bien d’autres encore seront contenues dans un livret dédié au travail, en cours de rédaction.
Tout cela participe d’une vision plus large : construire une véritable Sécurité sociale écologique. Une protection adaptée aux risques d’aujourd’hui et de demain, qui prend en compte la santé dans sa globalité. Cette approche « une seule santé », ou One Health est fondée sur une idée simple : tout est lié et on ne peut pas vivre en bonne santé dans un monde qui ne l’est pas. C’est un chantier immense, mais c’est aussi un horizon qui fera l’objet d’une convention à Paris le 30 mai prochain (infos à venir bientôt sur ce site).
Le 1er mai, ce n’est pas seulement regarder derrière. C’est aussi choisir ce qu’on veut construire. Et je crois qu’on peut ouvrir une nouvelle étape. Plus protectrice. Plus juste. Plus lucide aussi. À condition de le faire ensemble.
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(1) Le Code du travail ne fixe pas de température maximale. Il existe des obligations générales d'adaptation (L.4121-1) et un décret de 2025 sur les épisodes de chaleur intense, mais sans seuil chiffré ni règle précise d'organisation du travail.