Sortir de la fascination pour la Chine
Quand allons-nous apprendre, en tant que peuple de gauche, que la critique anti-impérialiste ne saurait se compromettre avec la promotion des autocraties ?
Sauf à la vider de toute substance.
La critique ne peut pas être courageuse face à Trump et Musk et silencieuse face à Poutine et Xi Jinping. Elle serait fondamentalement compromise.
Il ne s’agit pas uniquement d’un impératif politique et moral, mais bien d’un principe de cohérence et d’action. Comment la gauche peut-elle convaincre, au-delà de nos cercles militants, si nous ne sommes pas capables d’une cohérence minimum sur nos valeurs ?
Jean-Luc Mélenchon illustre une nouvelle fois, ce 16 avril 2026, sa fascination pour le “pôle de stabilité” que constituerait la Chine et déplore que la France ne se rapproche pas plus de Pékin, comme le feraient soi-disant l’Espagne et le Canada. Je pense qu’il faut remettre les pendules à l’heure.
D’abord, le Canadien Mark Carney et l’Espagnol Pédro Sanchez ont simplement signé des accords commerciaux. Ils ont besoin d’un meilleur accès au marché agricole chinois, ce qu’ils ont acquis en échange, pour le premier, d’une importation de voitures chinoises et, pour le deuxième, d’investissements dans l’industrie. Il est possible de voir cela comme des doigts d’honneur à Washington, mais ce n’est nullement une « relation privilégiée », ni un « rapprochement stratégique » dans un « monde multipolaire », termes repris ad nauseaum par Vladimir Poutine, Xi Jinping et leurs relais en Europe. Il ne s’agit pas de condamner tout commerce avec la Chine. Mais d’imposer nos limites, nos conditions. J’y reviendrai.
Mais, ici, LFI ne parle pas uniquement de commerce. Qu’est-ce qu’impliquerait la relation privilégiée ? Les antiennes habituelles : « non-alignement » et « neutralité » serviraient surtout à masquer « sortie de l’OTAN », « récits du PCC » et « silence sur la démocratie ». Un affaiblissement pur et simple.
Les fractures durables de la relation transatlantique et les coups de mentons impérialistes de Donald Trump, qui piétine le droit international, ne justifient en aucun cas un alignement en retour avec les autocrates.
La gauche ne doit pas jouer les supplétifs des régimes autoritaires de la Russie, de l’Iran ou de la Chine.
L’internationalisme s’oppose à tous.
Nous autres, Écologistes, nous estimons qu’il est du devoir des Européens de ne pas se laisser emporter dans la rivalité systémique entre Américains et Chinois, que cette dynamique délétère est la source d’une instabilité croissante et d’une aliénation progressive des nations. Nous devons défendre nos propres valeurs face à l’internationale réactionnaire. Mais nous savons faire la différence entre une démocratie américaine en difficulté, dont les forces progressistes, les valeurs et les contrepoids n’ont pas dit leur dernier mot, et une autocratie dirigée depuis 1949 par un parti unique et corrompu, qui est aussi une oligarchie masculine héréditaire où les descendants des meneurs de la révolution de 1949 ont à peu près tout pouvoir, et dont les ambitions renouvelées ne fonctionnent que par la prédation et l’oppression.
La répression politique et sociale interne, le contrôle orwellien d’Internet et des réseaux sociaux, la négation du génocide du peuple Ouïghour, l’oppression des minorités mongoles et tibétaines, la répression des forces d’opposition à Hong-Kong, et les menaces militaires contre Taiwan me sont suffisants pour refuser toute complaisance avec le régime chinois. Dans une enquête de Foreign Policy d’avril 2026, un ancien policier chinois partage un nouveau témoignage des logiques concentrationnaires à l’œuvre dans le Xinjiang. Je refuse les bombardements contre les Ukrainiens et les Libanais, comme les logiques génocidaires en Palestine et au Soudan. Rien ne justifie donc de fermer les yeux pour les Ouïghours.
Les agressions actuelles de la Chine contre notre pays (répression transnationale dans les diasporas, espionnage, cyberattaques, désinformation, captation légale et illégale de la R&D de nos entreprises, etc.), les menaces militaires contre le Japon, les Philippines, la Corée du Sud ou l’Inde, tout comme l’absence de réciprocité dans l’application des règles commerciales nous montrent que le régime chinois n’est pas un partenaire fiable et qu’il est bien belliqueux. Les libre-échangistes de ce monde, Américains en tête, ont misé dans les années 1990 et 2000 sur une démocratisation et une libéralisation de la Chine par le commerce : nous payons aujourd’hui le prix d’une vision naïve et dépolitisée uniquement basée sur le profit.
Le régime chinois dit parfois que le premier des droits de l’homme est le droit au développement, mais qui se dit de gauche ne peut pas détourner le regard des conditions de travail en Chine, où les travailleuses et travailleurs sont exploités pour servir les objectifs du Parti communiste chinois : inonder nos marchés de biens de consommation et de biens industriels, détruire nos entreprises et nos industries pour nous rendre économiquement dépendants, donc politiquement serviles. Ce choc chinois est en cours dans les secteurs industriels de la transition écologique, nous mettant à la merci tout en disloquant le tissu économique de nos territoires. Comment voulez-vous parler de partenaire quand on ne joue pas avec les mêmes règles ?
Dans le domaine écologique, leur puissance industrielle significative et l’échelle du déploiement des renouvelables en font un interlocuteur important pour assurer le développement des usages électriques et un effort partagé de décarbonation dans le monde. Mais cette puissance ne saurait cacher leur usage démesuré du fossile, les écocides, leur exploitation intensive de la terre et leur mépris de la biodiversité : ils en sont là, car ils ont planifié et ils ont investi au détriment de leur écosystème et de la santé de leur population. Aujourd’hui leur croissance s’étend via une appropriation et une destruction colonialistes d’autres territoires, notamment en Afrique, et des velléités de conquêtes en Asie du Sud-Est. La prédation économique est le terreau de la prédation politique. Le miracle n’en est pas un, mais c’est un miroir qui révèle crûment nos propres erreurs. Les libéraux européens ont laissé faire et nous, consommatrices et consommateurs, avons toléré ou ignoré cet abandon. Alors, oui, il faut investir massivement et planifier, comme l’a fait la Chine, mais sans l’écrasement social et écologique qui va avec.
Ce déni doit prendre fin et il est temps de se réveiller. Je le dis clairement : je plaide pour une politique sans concession avec la Chine, mais nourrie par un dialogue pragmatique. Si nous accédons au pouvoir, nous n’aurons pas d’autre choix que de coopérer sur les segments d’intérêt mutuel à commencer par la transition énergétique. Il ne s’agira pas de fermer les yeux ou de croire naïvement que nous pourrons les influencer : il s’agira d’un échange pragmatique basé sur nos intérêts commerciaux et politiques. Je ne leur servirai la soupe ni maintenant, ni pendant mon mandat. Je ne ferai pas de la Chine un ennemi par principe, car je ne suis pas dans la croisade de Washington, mais je la bloquerai partout où elle cherchera à faire reculer la démocratie, le droit, les protections sociales, et la liberté.
Or, ce dialogue pragmatique ne peut porter ses fruits que si nous réduisons notre exposition à l’arsenalisation de nos faiblesses et renforçons nos propres leviers de pression et de négociation vis-à-vis de Pékin. Xi Jinping fonctionne comme Vladimir Poutine : il exploitera chacune de nos faiblesses et il est convaincu que la démocratie et les valeurs occidentales sont une menace pour son régime.
L’Europe doit refuser l’embrigadement ou le campisme dans la rivalité sino-américaine. Ni le modèle autoritaire du Parti communiste chinois, ni l’hégémonie conservatrice promue par l’administration Trump ne constituent une voie d’avenir. Si l’Europe choisit, même par inaction, la soumission à une puissance impériale, elle se divisera et sera balayée par l’Histoire. Elle doit urgemment rappeler ses principes et les imposer, le droit international, la gestion collective des biens communs (l’espace, les océans), une réponse collective et pacifique aux immenses défis dont le premier d’entre eux est le climat. Au-delà de nos principes, un renforcement de l’intégration politique de l’Europe devient une nécessité de plus en plus criante : la Chine, comme les Etats-Unis utilisent trop facilement notre incapacité à jouer collectif. Les citoyens européens comprennent mieux aujourd’hui le besoin d’une protection collective contre les impérialismes qui nous menacent ; c’est le moment de relancer le fédéralisme européen.
Pour nous, écologistes, la sécurité est globale et ne se limite pas au militaire : il faut rapidement sortir de nos dépendances pour retrouver notre autonomie. Notre stratégie est indissociablement climatique, sociale et démocratique. La dépendance européenne au gaz fossile, aux engrais importés, aux minerais issus de l’extractivisme ou aux chaînes logistiques mondialisées affaiblit notre souveraineté autant que les menaces armées. Défendre la science, financer la transition énergétique, relocaliser nos productions en France et en Europe, protéger les sols et l’eau sont désormais des actes de sécurité collective. Cela peut passer par des accords temporaires, des concessions ponctuelles sur une trajectoire décisive de long terme. Mais la prospérité écologique est à ce prix.
Les sociétés européennes ne seront pas la variable d’ajustement des surcapacités chinoises. L’Union Européenne peut et doit fournir un levier stratégique de protection, de réindustrialisation et de contestation des oligopoles quels qu’ils soient. La voiture électrique produite en Chine n’est pas une solution pérenne : l’industrialisation et l’électrification de l’Europe doit se faire par les entreprises européennes. Les investissements chinois doivent être limités, contrôlés et se faire contre des contreparties durables : finissons-en du vol de nos technologies et de nos savoir-faire. La compétition est aussi scientifique et doit être soutenue par la puissance publique face à des régimes qui instrumentalisent la technologie. Finissons-en avec le dumping social : le prix d’un bien ne justifie pas la destruction de nos appareils productifs et de notre tissu social.
L’Europe doit refuser les doubles standards et défendre le droit international, quand il est mis en cause par nos alliés traditionnels comme par les autocrates. Il faut défendre sans exception les droits des peuples, soutenir les forces démocratiques et agir pour prévenir les crimes de guerre, partout. Nous devons défendre le droit international et le multilatéralisme. La Chine prétend le faire mais ne nous trompons pas, le Parti communiste chinois cherche à établir un ordre international qui mêle sphère d’influence et principe de non-ingérence intégral pour soutenir ses ambitions impériales internes et externes, sans gêne. Pour lui, les régimes démocratiques sont une alternative menaçante et doivent être discrédités et désarmés.
L’Europe n’est pas une île. Face à l’internationale réactionnaire, elle ne peut agir seule. De nombreux pays — du Brésil à l’Afrique du Sud, du Mexique à la Corée du Sud — cherchent une voie hors de la domination et du productivisme fossile. Construire une coalition verte internationale, fondée sur la coopération écologique, le partage technologique et le respect des souverainetés, est désormais une nécessité stratégique.
Là, est notre voie d’avenir. Là, résident nos relations privilégiées hors de l’Europe.