Le cinéma n'est pas une donnée d'entraînement
Débattre d'intelligence artificielle sur la Croisette est à la fois incongru et essentiel. Incongru, car derrière le décor, la fête et les apparats, le cinéma saigne, peu à peu vidé de son essence vitale. Essentiel, car c’est précisément au moment où nous célébrons ce que le cinéma et l’art ont de singulier et d’universel qu’il faut mettre en lumière les milliers de travailleuses et de travailleurs dont les métiers disparaissent.
Nous sommes ici pour dire une chose simple : ce qui se passe dans le cinéma avec l'intelligence artificielle n'est pas une transition, c'est une prédation.
Le cinéma français est une exception en Europe : non seulement la France demeure le premier marché européen avec 41,8 millions de spectatrices et spectateurs en salles pour 181,5 millions d'entrées en 2024, mais la part de marché des films français s’élève à 44,8 %, soit le troisième plus haut niveau depuis 1985 (CNC, bilan 2024). Pourtant. Derrière ces chiffres scintillants, les coulisses racontent une autre histoire. En 2024, les effectifs du secteur ont chuté de 6 %, la production cinématographique a reculé de 9 % et le nombre d'intermittents a baissé de 8 %, soit près de 12 700 personnes de moins en un an (Audiens, Étude emploi cinéma-audiovisuel 2019-2024). Les artistes sont les plus touchés : - 13 % dans la filière cinéma entre 2023 et 2024. Les jeunes de moins de 25 ans reculent dans tous les secteurs. C'est une génération entière qui risque de disparaître.
Rien n’illustre mieux le désastre en cours que ce qui arrive à la profession du doublage. Ces femmes et ces hommes prêtent leur voix, leur souffle et leur corps à des œuvres venues du monde entier, rendant ainsi Parasite accessible à la grand-mère de Pau et permettant à des enfants qui ne savent pas encore bien lire de grandir avec Miyazaki. Et voilà qu'on leur impose de capturer leur voix pour une bouchée de pain, afin d'alimenter des modèles d'intelligence artificielle qui se passeront ensuite d'eux, avec un doublage délocalisé et artificialisé. Or, le doublage n’est pas une simple traduction mécanique. C'est une interprétation qui se greffe à une œuvre existante.
Cette intention sensible, cette inspiration nourrie d'aspérités, d'aléas et de vécus, aucun prompt ne peut la remplacer sans dénaturer l'essence même de la création.
Le capitalisme numérique est incompatible avec l'idée même de « culture »
Il faut en effet rappeler une évidence : il n’y a pas de création sans créateurs.
Il faut bien comprendre que les intelligences artificielles, pour les modèles les plus massifs et généralistes, ne sont en aucun cas des « outils » qu’il s’agirait de « bien » utiliser pour aider à la création. Leur fonction est d'imiter des productions humaines sur la base de déductions statistiques. Par essence, elles sont un modèle dont l’objet est de substituer la création humaine d’œuvres par la production synthétique de contenus.
Toutefois, pour opérer cette substitution, ces modèles ont besoin de données d'origine humaine. En effet, c’est grâce à des créations sensibles qu’elles peuvent entraîner de manière qualitative des algorithmes, en renforçant leur fiabilité statistique et en alimentant l’illusion d’authenticité des rendus.
Pour les entreprises détenant ces « méga-IA » et dont la rente économique repose sur l'économie de l'attention, c'est-à-dire la captation, le stockage et le traitement commercial de nos interactions sur les différents réseaux sociaux, l'origine humaine de ce qu'elles diffusent, tout comme l'authenticité et la permanence de l'émotion suscitée, est accessoire. Provoquer un stimulus éphémère, sans mémoire et sans lendemain chez le consommateur captif suffit à satisfaire leur objectif économique.Cette technologie permet et implique donc de se passer des personnes disposant des savoir-faire nécessaires aux processus créatifs et qui exercent, précisément via ces savoir-faire, un contrôle sur l’œuvre à laquelle elles participent.
Il faut bien saisir que la substitution de créations humaines par des productions synthétiques est un chemin sans retour car il débouche en réalité sur le remplacement des capacités créatives matérielles (les techniques) et immatérielles (l’imaginaire) des artistes par une automatisation technologique statistique et artificiel. Et dans cette opération, ce n’est pas seulement le travail humain qui disparaît, c’est aussi son libre arbitre, sa capacité d’abstraction et donc le pouvoir qu’il détient non seulement sur ses moyens de subsistance mais aussi d’expression.C’est en cela que la substitution et le pillage de la création humaine par l’IA est un projet totalitaire.
Nous parlons donc ici, en plus de désastre social, d’une menace existentielle sur l’un des piliers de notre biotope démocratique, car sans culture vivante, les démocraties se sclérosent et meurent. Il est donc temps de fixer des règles claires aux prédateurs de la tech. Les œuvres ne sont pas des matières premières gratuites destinées à être moissonnées pour produire des contenus frelatés.Les femmes et les hommes qui les produisent ne sont pas de la chair à bouillie synthétique, ubérisables, en attendant d'être effacé·es.
La promesse d’« innovation » ne saurait constituer l’alibi qui accorde les pleins pouvoirs à des firmes dont le modèle économique est incompatible avec nos standards démocratiques et culturels. La bataille de Cannes pour le cinéma s’inscrit dans une guerre bien plus large, où il est question de démocratie, de souveraineté culturelle, de résistance sociale, d’émancipation humaine et citoyenne.
Et ce combat, nous sommes déterminé·es à le mener et à le gagner.
Par Marine Tondelier et David Cormand (eurodéputé écologiste), présent·es au festival de Cannes 2026.