Propos liminaire à la Commission d'enquête sur “l’entrisme islamiste”
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Députés, Monsieur le Rapporteur,
Merci de m’avoir si gentiment conviée à m’exprimer devant vous ce jour.
En juin dernier, les Députés Les Républicains ont exercé leur droit de tirage pour créer une commission d’enquête, droit accordé une fois par an aux groupes d’opposition ou minoritaires et qui constitue un outil politique rare et précieux. Et ils ont choisi de l’utiliser pour aborder le sujet des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste.
Oui, les questions du terrorisme et de la diffusion de l’idéologie islamiste sont essentielles pour la sécurité de notre pays et pour notre vivre ensemble. Mais dans ce cas précis, la manière de les traiter me semble délétère, et je préfère le dire d’emblée.
J’utilise à dessein le mot “délétère” parce que cette commission d’enquête, par la manière dont elle s’est créée et dont elle choisit et formule ses questions, nourrit ce climat de suspicion permanente qui pèse sur un trop grand nombre de nos compatriotes en raison d’une appartenance réelle ou supposée à une religion, en l’occurrence l’islam. En alimentant cette atmosphère que je n’hésite pas à qualifier d’islamophobe, elle risque de dégrader une nouvelle fois la sérénité et les libertés des personnes concernées et, par ricochet, de contribuer à rétrécir des droits pour l’ensemble de la population par l’extension d’un droit d’exception.
Mais avant d’en venir aux sujets qui fâchent, je veux le redire clairement : oui, les Écologistes sont convaincus que la lutte contre le terrorisme islamiste est un enjeu crucial pour notre pays. Parce qu’il menace — et a déjà atteint à plusieurs reprises — la sécurité de celles et ceux qui vivent sur notre sol mais aussi la vie de nos compatriotes à l’étranger. Parce qu’il met à l’épreuve nos principes républicains. Et parce qu’il continue, ailleurs dans le monde, de restreindre les libertés et de semer la peur.
« Le terrorisme, c’est la tranquillité impossible », a rappelé une victime du 13 novembre 2015 à la barre du procès. Il y a quelques semaines encore, notre pays s’est recueilli en hommage aux 132 personnes assassinées par les commandos de Daesh au Bataclan, au Stade de France, et sur les terrasses des 10ᵉ et 11ᵉ arrondissements de Paris. Nous n’oublions rien : ni ces atrocités, ni celles commises depuis dix ans, au cours desquelles 119 autres personnes ont perdu la vie sur le territoire national.
Si les organisations terroristes islamistes ont été matériellement affaiblies depuis 2015, leurs discours, eux, continuent d’infuser. Ils inspirent des passages à l’acte portés par des individus plus jeunes, more isolés, souvent plus difficiles à repérer.
Et c’est précisément parce que les Écologistes prennent ces enjeux avec le plus grand sérieux que nous considérons qu’ils doivent être traités avec honnêteté, avec nuance et avec force, et je vais me permettre de détailler ces trois points.
Avec honnêteté, d’abord.
Je commence par cela, car il s’agit du cadrage même des travaux de cette commission : de son intention initiale, de ses choix méthodologiques et, par conséquent, du type de conclusions qu’elle est susceptible de produire.
À cet égard, je veux rappeler les propos de Laurent Wauquiez, président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale et instigateur direct de cette commission. Ils ont été prononcés au micro de CNews — cela ne s’invente pas :
« L’objectif pour moi, c’est de faire cesser cette impunité dont jouit LFI dans notre pays, cette forme de privilège rouge ».
Les propos de Monsieur Wauquiez étaient tellement dirigés contre la France Insoumise, citée à 7 reprises rien que dans son exposé des motifs, qu’il a finalement été contraint de revoir sa copie pour en assurer la recevabilité. Ces façons de faire nous scandalisent chez les Écologistes. Elles devraient, je le crois, scandaliser toutes les personnes attachées à la démocratie et à la bonne marche de cette Assemblée.
Aujourd’hui, je me tiens devant vous par respect du règlement du Parlement et parce que je n’ai aucune volonté de me soustraire aux questions de la représentation nationale. Je suis prête à répondre à toutes vos questions sur les enjeux que nous avons d’ores et déjà reconnus comme essentiels.
Je me soumets donc à cette enquête, même si plusieurs éléments me permettent de douter qu’elle soit conduite en toute bonne foi.
Premièrement, la teneur des questions qui m’ont été transmises pour préparer l’audition, ainsi que celles posées aux personnes entendues avant moi. Petit échantillon :
– La question posée à Vincent Tiberj avant moi de savoir s’il pensait que l’islam était compatible avec les valeurs républicaines, comme si par principe une religion en particulier pouvait être mise d’emblée en dehors du champ républicain ainsi que tous ses fidèles.
– Les multiples confusions entre pratique de l’islam et dérive islamiste, en pointant par exemple à plusieurs reprises la question du port du voile, qui est pourtant permis par le principe de laïcité qui prévoit la neutralité de l’État vis-à-vis des religions mais garantit à chacune et à chacun la liberté de conscience.
– Le fait de traiter la question de l’islamophobie comme une obsession et non comme une grave discrimination, alors que nous savons que l’islamophobie a au moins fait deux morts cette année : Aboubakar Cissé et Hicham Miraoui.
Je rajoute à cela l’absence pure et simple d’investigations liées au terrorisme d’extrême droite, pourtant au cœur des préoccupations de la DGSI et d’Europol.
Et je m’étonne par ailleurs que tous les partis représentés au Parlement n’aient pas été convoqués à cette audition.
Je répondrai donc à toutes vos questions mais me permets de vous en poser une : que doit-on déduire de la convocation des Écologistes ? L’ensemble des partis politiques vont-ils être auditionnés ? La cohérence aurait en effet voulu que l’invitation soit adressée à l’ensemble des partis, et pas seulement au mien.
Je viens de développer ce que j’entendais par “honnêteté”. Je voudrais maintenant évoquer notre devoir de nuance.
Nous traversons une période où les mots sont malmenés. Or, l’imprécision — qu’elle relève de la haine pure et dure contre les Musulmans ou d’une ignorance entretenue — alimente les incompréhensions, les tensions sociales et la violence.
Pour les sujets qui nous occupent, ces distinctions sont pourtant essentielles — en tout cas pour qui tient sincèrement à nos principes républicains.
Car ne pas distinguer — ou faire semblant de ne pas distinguer — une personne d’origine maghrébine ou d’Afrique subsaharienne, une personne de confession musulmane, un islamiste et un terroriste, c’est nourrir l’injustice dans un pays qui fait de l’égalité et de la participation de tous à la vie publique des idéaux cardinaux.
Vouloir me poser des questions sur le port du voile dans une commission censée traiter de l’entrisme islamiste et du terrorisme participe à ces confusions qui parcourent la société française dans son ensemble.
Le résultat de cela, c’est l’éloignement des personnes concernées de nos espaces de vie démocratique, de nos partis, de nos associations, de nos écoles. Avouez que nous sommes dans ces cas-là bien loin de l’entrisme. Mais avouez aussi qu’il n’y a pas de quoi s’en réjouir.
Ne pas prendre ces précautions, ne pas faire de distinctions, c’est aussi donner du crédit à une vision conspirationniste du monde : celle qui essentialise les Musulmans, qui les imagine tous comme des islamistes terroristes en puissance, tapis partout, prêts à conquérir le pays ; une vision selon laquelle il n’y aurait qu’un tout petit pas entre une femme qui porte le voile et un projet de prise de pouvoir politique au nom de la charia.
Puisque nous sommes plongés depuis plusieurs décennies dans une véritable panique morale sur l’Islam, je propose de sortir de cette folie en nous raccrochant à une chose simple, presque basique : que chacun soit jugé pour ce qu’il fait, jamais pour ce qu’il est. Et non, exercer sa foi — aller prier, porter un voile, manger halal — ne menace pas la République.
Ce qui menace la République, ce sont des organisations religieuses ou idéologiques structurées diffusant la haine et cherchant à imposer des normes contraires aux droits et libertés publiques, y compris des organisations catholiques comme l’a montré l’exemple de l’association d’extrême droite intégriste Civitas, finalement dissoute par le gouvernement.
Quand certains groupes ont effectivement pour projet de substituer aux lois françaises un ordre politique incompatible avec la démocratie et l’État de droit, qu’il soit islamiste ou autre, alors on en apporte les preuves, et on les transmet aux autorités compétentes.
C’est ainsi qu’un État de droit fonctionne. Pas par insinuation. Pas par stigmatisation. Pas avec des œillères pour ne voir que ce qui sert ses propres obsessions politiques.
J’insiste autant sur ces distinctions car elles sont littéralement vitales pour nos compatriotes, qu’ils soient musulmans, ou simplement parfois perçus comme tels — car être perçu comme musulman suffit aujourd’hui à être discriminé. C’est ainsi que l’islamophobie opère : en transformant des millions de personnes en suspects permanents, en ennemis de l’intérieur. Leurs intentions sont questionnées, leurs paroles mises en doute, leurs gestes scrutés. On les contraint à se justifier sans cesse, tout en les privant concrètement de leur pleine liberté d’accès au logement, à l’emploi, aux loisirs, à une vie ordinaire et en sécurité. Et parfois, la violence franchit un seuil supplémentaire.
Mus par une vision extrêmement pauvre de ce qu’est une Nation, certains leur signifient qu’ils ne seront jamais de “vrais Français” tant qu’ils n’auront pas renoncé à tout : leurs prénoms, leurs traditions culinaires, leurs prières, leur voile. Et même s’ils renonçaient à tout — si tant est que cela ait un sens — ce ne serait jamais suffisant pour celles et ceux qui les harcèlent.
Certains en viennent à tirer des conclusions terribles : les renvoyer “chez eux”, “dans leur pays”, même si leur pays de naissance et de vie est ici, ou pire encore, les viser physiquement. C’est une pente dangereuse, qui s’inscrit dans l’histoire longue des processus d’exclusion menant aux violences de masse.
En termes de violence justement, les chiffres du ministère de l’Intérieur parlent d’eux-mêmes : de janvier à mai 2025, les actes islamophobes ont augmenté de 75 % par rapport à la même période en 2024, et les atteintes aux personnes ont triplé. Je veux ici rappeler les noms de Djamel Bendjaballah, Aboubakar Cissé et Hichem Miraoui, morts pour avoir été pris pour cibles par cette haine.
Ces violences ne relèvent pas de faits isolés : elles dessinent un climat qui menace la cohésion du pays et la sécurité de nos concitoyens. Nous ne pouvons ni nous y habituer, ni les considérer comme une fatalité.
Ce n’est qu’une fois ces précautions posées — honnêteté et clarté — que nous pourrons combattre les menaces de terrorisme et de diffusion de l’idéologie islamiste avec force et efficacité.
Faire preuve de force et d’efficacité, c’est d’abord donner aux services compétents des moyens suffisants, mais aussi adapter la prévention aux zones où les recruteurs sont les plus actifs, sensibiliser aux risques d’embrigadement, et développer des dispositifs de désengagement du jihadisme et de toutes les idéologies qui menacent notre démocratie.
Il faut aussi soutenir davantage les élu·es, les agents publics, le tissu associatif et les acteurs locaux, qui sont en première ligne pour prévenir le délitement social. Et bien sûr investir dans les services publics car les idéologies islamistes prospèrent d’autant plus facilement là où l’État recule, et il n’est pas possible de fermer les yeux sur le fait que certains territoires sont littéralement abandonnés par la République.
La lutte contre le terrorisme passe également par une coopération internationale renforcée — avec la Turquie, la Syrie, l’Irak, les pays du Maghreb, les Balkans et le Caucase notamment — sur les vétérans du jihad, les réseaux financiers clandestins et le suivi des filières.
Elle exige aussi une meilleure réponse pénale contre les recruteurs jihadistes et, pour les personnes étrangères condamnées, l’expulsion doit pouvoir être envisagée.
Enfin, la propagande en ligne doit être tarie, par la diffusion d’informations fiables et par des interdictions effectives. Sans oublier la prévention de l’embrigadement des plus jeunes par le renforcement de l’encadrement des mineurs, que ce soit dans les écoles, ou dans les associations.
Tous les leviers doivent être activés, mais dans le respect strict des libertés fondamentales : sans sacrifier le droit, sans créer de zones d’ombre judiciaires, sans glisser vers une société de surveillance généralisée.
En guise de conclusion, je dirai que notre pays a besoin d’apaisement. Cette discussion a besoin d’apaisement.
En ce qui me concerne, je ne suis pas inquiète quant à un “entrisme” potentiel de l’idéologie islamiste ou encore de terroristes au sein des Écologistes. Ce qui m’inquiète, en revanche, ce sont les amalgames qui blessent, les vécus que l’on nie, et une menace réelle qui peut, dans certains cas, être instrumentalisée pour fragiliser des individus, leurs organisations, et, au bout du compte, nos libertés collectives.
Car pour résumer, on parle d’une menace d’entrisme dont les contours sont particulièrement flous, qu’on peine à véritablement caractériser. Je suis très vigilante quant à l’usage d’une catégorie tellement extensible qu’elle peut aujourd’hui servir à disqualifier tout citoyen musulman engagé dans la vie démocratique française — dans les partis, dans les associations —, voire toute personne musulmane ou identifiée comme telle au sein de l’espace public de notre pays.
Et si la menace d’entrisme reste floue, les mesures envisagées pour la combattre sont, elles, très concrètes : davantage de moyens pour les services de renseignement, de nouvelles possibilités d’incrimination pénale, la faculté élargie de dissoudre des structures et de tarir leurs sources de financement.
C’est cela qui me préoccupe profondément. Et c’est sur l’ensemble de ces éléments que j’espère pouvoir échanger aujourd’hui avec vous, avec sérieux, rigueur et responsabilité.